Neurones miroirs : le phénomène est réel, l'explication est empruntée
Je descendais un compte à rebours, lentement, et j'ai levé les yeux vers le fond de la salle. Dernier rang, un type en casquette, les bras croisés, le genre qu'on amène de force un vendredi soir. Il a bâillé. Sa voisine a bâillé trois secondes plus tard. Puis deux personnes du rang de devant, sans s'être retournées, sans savoir d'où ça leur venait.
J'avais le micro à la main et je regardais traverser la salle quelque chose que je n'avais pas envoyé.
Je ne suis pas neuroscientifique. Je monte sur scène, je parle à des salles, et mon travail consiste à observer ce qui circule entre des gens assis les uns à côté des autres. Le terme « neurones miroirs » traîne partout dans mon métier, et à chaque fois j'ai la même impression : il ferme la conversation au lieu de l'ouvrir.
Les neurones miroirs sont des cellules nerveuses qui s'activent aussi bien quand on exécute soi-même un geste que quand on regarde quelqu'un d'autre l'exécuter. On les a repérées dans les années 1990 à Parme, en enregistrant l'activité de cellules isolées chez des macaques : dans le cortex prémoteur, aire F5, une cellule répondait à la main du singe qui attrape — et à la vue d'une main humaine qui attrape la même chose.
Voilà le résultat. Tout ce qu'on vend aujourd'hui sous ce nom a été construit par-dessus, après coup.
Ce qu'on a trouvé, et ce qu'on en a fait
Les cellules chez le singe existent, le résultat a été répliqué, et il méritait le bruit qu'il a fait. Le cerveau semblait accomplir en regardant une part de ce qu'il accomplit en agissant, mouvement en moins. C'était neuf, c'était propre, ça se mesurait cellule par cellule.
Entre cette phrase et ce qu'on en a tiré, il y a une distance que personne n'a réellement parcourue. Les neurones miroirs expliqueraient l'empathie. L'origine du langage. La culture. L'apprentissage par imitation. Vos larmes au cinéma quand un inconnu pleure sur un écran. J'ai entendu des collègues expliquer l'hypnose par les neurones miroirs, et considérer le sujet réglé dans la foulée.
Le problème n'est pas le saut d'une espèce à l'autre — c'est ce qu'on mesure chez nous. On n'ouvre pas le crâne d'un volontaire en bonne santé pour écouter une cellule parler. Ce qui reste est indirect : imagerie, EEG, stimulation magnétique. Ces méthodes montrent que des régions actives pendant l'action le sont aussi pendant l'observation. C'est intéressant. Ce n'est pas la même chose que voir une cellule faire les deux. Une région allumée est une adresse, pas un mécanisme.
Il y a une exception, et une seule : des mesures chez des patients épileptiques porteurs d'électrodes implantées pour des raisons cliniques. On y a bien vu, cellule par cellule, des propriétés de ce type. C'est un vrai résultat, obtenu sur un très petit nombre de personnes, dans des conditions qui n'ont rien d'ordinaire. On construit rarement une théorie de l'humanité là-dessus.
Il existe désormais des livres entiers qui démontent le dossier — l'un s'intitule simplement The Myth of Mirror Neurons. Le désaccord entre spécialistes ne porte pas sur des détails de bordure, il porte sur le cœur de l'affirmation.
Le cas le plus net est celui de l'autisme. L'hypothèse dite du « miroir brisé » — l'autisme comme conséquence d'un système miroir défaillant — a été populaire un temps ; elle est aujourd'hui contestée et largement non confirmée. Un doute sur soi-même ou sur son enfant se règle avec un professionnel du diagnostic — pédopsychiatre, centre de diagnostic —, pas avec une théorie neuronale lue sur un blog. Je n'en dirai pas un mot de plus. Personne qui ne travaille pas dans ce champ ne devrait en dire davantage, et surtout pas devant quelqu'un qui vient chercher une explication sur lui-même ou sur son enfant.
Pourquoi je garde le mot quand même
Parce que le phénomène qu'il désigne est dans la salle tous les soirs.
Un groupe devient lourd ensemble. Le public se met à respirer à mon rythme sans que je l'aie demandé. Une personne assise sur le tabouret s'affaisse doucement, et trois spectateurs au bord de la scène sentent quelque chose dans leurs propres mains alors qu'ils étaient venus regarder. Ça se produit, ça se reproduit, et je travaille avec.
Ce que je ne peux pas faire : dire pourquoi. « Neurones miroirs » est la réponse la plus commode, mais la commodité n'a jamais été un critère de qualité. Le mot a fait exactement la carrière du subconscient : il sonne comme une explication, et c'est en réalité une boîte où l'on range tout ce qu'on observe sans le comprendre. Une salle qui bascule reste une salle qui bascule, que la théorie tienne ou non.
Ce qui saute vraiment d'un corps à l'autre
Voilà la partie pour laquelle il n'est pas nécessaire de connaître une seule cellule. Quand je décompose ce qui circule entre des gens dans une pièce, j'arrive à cinq choses. Toutes visibles, toutes descriptibles sans neurosciences.
Le regard. Là où je regarde, les autres regardent. C'est le levier le plus rapide dont je dispose. Je n'ai rien à montrer du doigt, il suffit que mes yeux y aillent avant ma phrase.
La respiration. Quand je ralentis, le premier rang ralentit, et de là ça se propage vers l'arrière. Pas chez tout le monde, pas immédiatement. Assez régulièrement pour que je règle ma propre respiration avant ma première phrase. Ce n'est pas de l'ésotérisme, c'est du réglage de signal, rien de plus.
La posture. Épaules, inclinaison de la tête, appui sur une jambe. Les gens s'alignent physiquement quand ils se sentent du même côté — en dessous de la décision, avant qu'ils en aient l'idée.
Le tempo. Un rythme commun rassemble. En boîte, c'est la basse qui s'en charge ; en salle, je le fais avec des silences. Deux personnes qui sont sur le même tempo sont dans la même pièce. C'est aussi ce que fabrique, à froid, une voix qui compte lentement pendant un yoga nidra : trente corps allongés qui finissent par respirer ensemble, et personne ne facture cette moitié-là du travail.
L'attente sociale. Le point le plus sous-estimé. Quand vingt personnes suivent visiblement, ne pas suivre coûte de l'énergie. Ce n'est pas un écho neuronal, c'est de la pression de groupe ordinaire, et elle fonctionne dans les deux sens : le cynisme des premiers rangs est aussi contagieux que la douceur. Je le sens en deux minutes, avant même d'avoir commencé.
Aucun de ces cinq points n'a besoin des neurones miroirs. Ils tiennent debout le jour où la théorie tombe.
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De l'artisanat, pas de la théorie
Quand c'est vous qui guidez. Votre état fait partie de ce que vous proposez. Si vous êtes en alarme, vous distribuez de l'alarme. Si vous avez du temps, vous distribuez du temps. Avant d'offrir du calme à quelqu'un, il faut l'avoir — pas le jouer, l'avoir. C'est la moitié de ce qui se passe réellement en hypnose, et c'est celle dont on parle le moins.
Quand vous regardez. Vous n'êtes pas invisible dans une salle. Votre petit rire, votre fixité, votre respiration participent à la fabrication de la pièce, que vous le vouliez ou non.
À deux. Celui qui dit « vas-y, fais-moi une transe » puis s'installe les bras croisés en position de juge freine tout. Celui qui se laisse aller un peu, sans prendre la conduite, construit un pont en trente secondes.
Seul. Là, ce levier disparaît entièrement : plus personne à qui emprunter le rythme, aucune attente sociale qui pousse. C'est pour cette raison que l'auto-hypnose demande plus de discipline qu'une séance à deux, et non moins. Ceux qui trouvent ça facile en groupe et impossible chez eux n'ont rien perdu en cours de route : ils ont juste retiré la salle.
Si vous voulez savoir où vous vous situez sur l'autre échelle — celle de la réponse aux suggestions, qui n'a rien à voir avec la contagion de groupe —, un test de suggestibilité prend quelques minutes. Ce que deux adultes en font ensuite, une fois le cadre discuté, c'est le sujet de mes livres.
La contagion n'est pas un consentement
C'est la première chose que la légèreté oublie.
Un corps qui suit ne dit pas que tout va bien. Suivre peut être une permission — ou de la politesse, de la pression de groupe, de la sidération, la peur de casser l'ambiance. Une salle molle ne produit pas de oui. Elle produit du mouvement collectif, ce qui est très différent et beaucoup plus facile à obtenir.
C'est pour ça que la sortie reste sacrée même quand tout le monde respire ensemble, et que l'accord se vérifie pendant, pas seulement au début. Expliquer la contagion : volontiers. S'en servir comme d'un blanc-seing : non.
La phrase à garder
La transe passe d'une personne à l'autre parce que nous sommes des animaux sociaux avec des corps. Que certaines cellules du cortex prémoteur s'allument ou non pendant ce temps ne change strictement rien à mon métier.
J'utilise le mot parce qu'il est court. Je ne m'appuie pas dessus, parce qu'il est emprunté — à des singes, à Parme, il y a plus de trente ans. Et la prochaine fois que vous sentirez vos mains devenir lourdes alors que vous étiez venu regarder : vous pouvez suivre, ou ouvrir les yeux et sortir fumer. Les deux sont une réponse.
— Mira
FAQ
Que sont les neurones miroirs ? Des cellules nerveuses qui s'activent quand on effectue un geste et quand on voit quelqu'un d'autre effectuer le même geste. Elles ont été identifiées dans les années 1990 à Parme, chez des macaques, par enregistrement de cellules isolées dans le cortex prémoteur. Chez l'humain, la preuve est nettement plus mince et pour l'essentiel indirecte.
Les neurones miroirs expliquent-ils l'empathie ? C'est l'affirmation la plus répandue et la moins étayée. Constater un recouvrement entre observer et faire dans le cerveau ne démontre pas qu'il en sort du sentiment pour autrui. L'empathie a beaucoup d'ingrédients — expérience, langage, attachement, contexte — et aucun ne se réduit à un type de cellule.
Pourquoi le bâillement est-il contagieux ? Qu'il le soit est bien documenté. Pourquoi, on l'ignore. Imitation, attention partagée, proximité sociale, simple attente : plusieurs pistes coexistent. Les neurones miroirs en sont une, pas la mieux démontrée.
Faut-il connaître les neurones miroirs pour comprendre l'hypnose ? Non. Ce qui agit entre des gens dans une pièce se décrit au niveau observable : direction du regard, rythme respiratoire, posture, tempo, attente sociale. Adosser un savoir-faire à une théorie contestée, c'est le perdre le jour où la théorie tombe.
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